Réflexion
Se plaindre, c’est le premier pas. Résoudre, c’est le travail.
Lu par une voix de synthèse (ElevenLabs) · 30 min

Sommaire
- Premier problème : confondre le premier pas avec le trajet.
- Deuxième problème : accuser le responsable ne suffit pas à construire la solution.
- Madagascar : on a changé le capitaine, mais le bateau prend toujours l’eau.
- « Mischaël, t’aurais fait quoi, alors ? »
- Je ne dis pas que les citoyens doivent remplacer l’État.
- Pourquoi les gens s’arrêtent-ils si souvent à la plainte ?
- Moi, je suis team agir plus que parler.
- Si quelqu’un se lève avec un plan, tu me verras avec lui.
- Au final, ce que je demande, c’est de prendre le problème au sérieux jusqu’au bout.
Moi, perso, j’ai appris une chose, et je l’applique à mon niveau.
Face à un problème, je considère que la critique est nécessaire. Constater qu’une situation est mauvaise, identifier ce qui ne fonctionne pas, remonter les problèmes et dénoncer les injustices, c’est le tout premier pas du changement.
Parce que si personne ne remarque un problème, personne ne peut chercher à le résoudre. Si personne ne le dénonce, il peut rester invisible. Et si personne ne le remonte aux personnes capables d’agir, il risque de ne jamais être pris en charge.
Donc non, je ne suis pas contre les gens qui se plaignent. Je ne suis pas contre les manifestations. Je ne suis pas contre ceux qui dénoncent les défaillances d’un système.
Au contraire, je considère que c’est nécessaire.
Mais nécessaire ne veut pas dire suffisant.
Et c’est là que commence mon désaccord.
Mon problème, ce n’est pas que les gens dénoncent les problèmes. C’est qu’ils semblent parfois considérer que dénoncer le problème constitue déjà une part suffisante de sa résolution.
Pour moi, ce n’est pas le cas.
Quand tu identifies un problème, tu viens de commencer le travail. Tu n’as pas terminé. Tu as simplement établi qu’il y a quelque chose à faire.
Et entre le moment où tu constates qu’un problème existe et celui où il est effectivement résolu, il y a tout le travail le plus difficile : comprendre ses causes, analyser les contraintes, concevoir une solution, déterminer comment l’appliquer, réunir les ressources nécessaires, passer à l’action et vérifier que ça fonctionne.
C’est ce travail-là qui m’intéresse.
Parce qu’au final, ce n’est pas le nombre de personnes qui savent qu’un problème existe qui détermine si celui-ci sera résolu.
C’est ce qui est fait pour le résoudre.
Premier problème : confondre le premier pas avec le trajet.

Imagine que tu veuilles aller en Espagne.
Tu es chez toi, tu te lèves de ton canapé et tu annonces à tout le monde : « Je veux aller en Espagne ! »
Très bien.
Tu as identifié ton objectif. Tu as exprimé ta volonté. Tu as fait le premier pas.
Mais tu trouves ça logique de te lever et d’espérer te retrouver en Espagne simplement parce que tu t’es levé ?
Évidemment que non.
Tu dois encore te préparer, choisir un moyen de transport, déterminer ton itinéraire, vérifier que tu as suffisamment d’argent, prendre la voiture ou le train, payer ton billet, conduire s’il le faut, gérer les imprévus et continuer d’avancer jusqu’à destination.
Et si tu rencontres un problème sur la route, tu dois encore le résoudre.
Si tu n’as pas assez d’essence, tu dois trouver une station. Si la route est bloquée, tu dois trouver un autre itinéraire. Si tu n’as pas suffisamment d’argent, tu dois revoir ton plan ou trouver les moyens de financer ton voyage.
Tu ne peux pas simplement répéter que tu veux aller en Espagne en espérant que la réalité finira par s’adapter à ton souhait.
Et pourtant, j’ai parfois l’impression que c’est exactement ce qui se passe dans certaines mobilisations.
Les gens se lèvent, au sens propre comme au figuré. Ils expriment leur mécontentement, dénoncent les problèmes, réclament des changements et attendent que les choses s’améliorent.
Et attention, je ne minimise pas ce qu’ils font.
Se lever, c’est important. C’est symbolique. Ça permet de montrer que le problème est suffisamment grave pour pousser des gens à agir. Ça attire l’attention, ça rassemble, ça peut créer un rapport de force et obliger les responsables à réagir.
C’est parfois indispensable pour qu’une solution puisse même être envisagée.
Mais ce n’est que le début du voyage.
Se lever pour dénoncer un problème, c’est commencer à avancer. Ce n’est pas arriver à destination.
Et ce qui me dérange, c’est quand les gens semblent rester debout à côté de leur canapé, à répéter qu’ils veulent aller en Espagne, tout en attendant que quelqu’un d’autre organise le voyage à leur place.
Ils ont exprimé leur destination. Ils ont manifesté leur volonté. Ils ont montré qu’ils étaient mécontents de leur situation.
Mais ensuite ?
Qui prépare le trajet ? Qui analyse les possibilités ? Qui détermine les ressources nécessaires ? Qui construit le plan ? Qui prend en charge son application ?
Et surtout, qu’est-ce que les personnes qui réclament ce changement sont prêtes à faire elles-mêmes pour qu’il se réalise ?
C’est à ce moment-là que je commence à m’intéresser à une mobilisation.
Pas uniquement quand elle dénonce un problème, mais quand elle commence à réfléchir sérieusement à ce qu’il faudrait faire pour le résoudre.
Deuxième problème : accuser le responsable ne suffit pas à construire la solution.
Prenons maintenant un autre cas.

Tu as un bateau qui prend l’eau.
Tu constates qu’il coule. Tu identifies un trou dans la coque. Tu remarques que des rats rongent une partie du bateau. Tu découvres que le problème dure depuis longtemps parce que personne n’a entretenu cette zone correctement.
Tu remontes le problème au capitaine.
Tu lui expliques que le bateau prend l’eau, que les rats sont responsables des dégâts et que l’entretien a été négligé.
Très bien. C’est nécessaire.
Mais ensuite, tu fais quoi ?
Parce que dire « nous voulons que le bateau arrête de couler », ce n’est pas une solution.
Dire « il y a un trou dans le compartiment en bas à gauche, derrière le bureau du capitaine », c’est déjà beaucoup plus précis. Tu as localisé le problème.
Mais même ça, ce n’est pas encore une solution.
Le trou est toujours là. Les rats sont toujours là. L’eau continue de rentrer.
Il faut déterminer comment réparer la coque, comment éliminer la cause des dégâts, comment obtenir les matériaux nécessaires et comment éviter que le problème se reproduise.
Et si le capitaine est responsable du mauvais entretien, tu peux légitimement lui demander des comptes. Tu peux même estimer qu’il n’est plus apte à diriger le bateau.
Mais si tu le remplaces sans réparer la coque, le bateau continuera de couler.
Tu auras changé le capitaine. Pas résolu le problème.
Et si, en plus, tu décides de casser des morceaux du bateau pour faire entendre ta colère, tu risques d’aggraver exactement la situation que tu voulais améliorer.
C’est ça, mon raisonnement.
Je comprends qu’on accuse les responsables. Je comprends qu’on leur demande des comptes. Et je comprends qu’on veuille les remplacer lorsqu’ils ne remplissent pas leur rôle.
Mais je ne comprends pas qu’on puisse considérer le départ d’un responsable comme une victoire définitive alors que le problème qu’on lui reprochait est toujours présent.
Changer celui qui dirige le bateau ne garantit pas que le bateau cessera de couler.
Il faut encore réparer le bateau.
Et c’est là que je veux voir les gens se mobiliser.
Madagascar : on a changé le capitaine, mais le bateau prend toujours l’eau.
C’est notamment ce qui m’a fait décrocher des mobilisations à Madagascar.
Au départ, j’étais avec les manifestants.
Les problèmes d’accès à l’eau et à l’électricité étaient réels. Les conditions de vie étaient difficiles. La corruption était dénoncée, et les responsabilités politiques, notamment celles du président, étaient mises en cause.
Je pouvais comprendre cette colère.
Quand des gens vivent avec des services essentiels défaillants, qu’ils subissent les conséquences de décisions politiques et qu’ils ont le sentiment que les responsables ne font pas leur travail, je comprends qu’ils finissent par descendre dans la rue.
Je comprends aussi qu’ils réclament des comptes.
Et si le président est effectivement impliqué dans les problèmes qu’ils dénoncent, alors il est légitime de demander qu’il assume ses responsabilités.
Je n’ai aucun problème avec ça.
Mais à un moment, j’ai eu l’impression que la mobilisation était devenue tellement concentrée sur le problème, sur la colère et sur le départ du président, que la question de la résolution passait au second plan.
On dénonçait la corruption. On réclamait de l’eau et de l’électricité. On voulait que la situation change.
Puis le président est parti.
Et pour certains, c’était une victoire.
Mais une victoire sur quoi, exactement ?
Si l’objectif était de faire partir un président jugé responsable, alors son départ pouvait effectivement représenter une victoire politique.
Mais si l’objectif était d’obtenir un accès fiable à l’eau et à l’électricité, de réduire la corruption et d’améliorer les conditions de vie, alors il fallait encore vérifier si ces résultats avaient été obtenus.
Et c’est précisément là que je fais la distinction.
Un objectif intermédiaire peut être atteint sans que l’objectif final le soit.
Tu peux réussir à faire partir un responsable sans supprimer les mécanismes qui ont permis les abus. Tu peux changer un gouvernement sans réformer les institutions. Tu peux dénoncer la corruption sans mettre en place les mécanismes qui la rendent plus difficile.
Et tu peux obtenir une victoire symbolique sans obtenir l’amélioration concrète que tu recherchais.
Aujourd’hui, je constate que les problèmes d’eau, d’électricité, de corruption et de propreté des rues restent des préoccupations. Et je vois aussi des dégradations commises pendant les manifestations, comme le renversement de bennes à ordures, qui ont pu rendre certains espaces encore plus sales.
Je ne dis pas que les manifestants sont responsables de tous les problèmes du pays. Ce serait absurde. Les difficultés de Madagascar sont profondes, anciennes et complexes. Elles ne se résument pas à une manifestation ni au départ d’un président.
Mais justement : si les problèmes sont aussi profonds, alors pourquoi s’arrêter au changement de dirigeant ?
Pourquoi ne pas consacrer autant d’énergie à comprendre ce qu’il faudrait changer pour que les mêmes problèmes ne se reproduisent pas ?
Pourquoi ne pas chercher à construire des solutions durables, plutôt que de considérer qu’une étape politique suffit à régler les conséquences concrètes du problème ?
Le président est parti. Très bien.

Mais l’eau, elle, doit toujours arriver jusqu’aux habitants.
L’électricité doit toujours être produite et distribuée.
Les infrastructures doivent toujours être construites et entretenues.
Les déchets doivent toujours être collectés.
La corruption doit toujours être combattue par des mécanismes qui fonctionnent réellement.
Et tout ça exige du travail.
Du travail technique, financier, administratif, politique et humain.
Faire partir un président ne construit pas une centrale électrique. Dénoncer la corruption ne répare pas un réseau de distribution d’eau. Manifester contre l’insalubrité ne ramasse pas automatiquement les déchets.
Ces actions peuvent contribuer à créer les conditions politiques nécessaires au changement. Elles peuvent même être indispensables pour débloquer une situation.
Mais elles ne remplacent pas le travail de résolution.
Et si, après avoir obtenu une victoire politique, on oublie de s’attaquer aux problèmes concrets, alors on risque de se retrouver quelques années plus tard avec les mêmes difficultés, sous une autre direction.
Pour moi, ce n’est pas suffisant.
Je ne veux pas seulement savoir qui est responsable.
Je veux savoir ce qu’il faut faire pour que le problème disparaisse.
« Mischaël, t’aurais fait quoi, alors ? »
Bonne question.
Parce que c’est facile de critiquer une mobilisation depuis l’extérieur. C’est facile de dire que les gens devraient proposer des solutions, surtout quand on n’est pas celui qui vit les conséquences du problème au quotidien.
Et je ne prétends pas avoir toutes les réponses.
Je n’ai pas de plan complet pour résoudre les problèmes de Madagascar. Je ne connais pas suffisamment tous les paramètres techniques, économiques et politiques pour prétendre pouvoir diriger un tel projet.
Mais je peux au moins expliquer comment j’aborderais la question.
Si mon objectif était d’améliorer durablement l’accès à l’électricité, je commencerais par analyser le problème.
Quelle est la production actuelle ? Quelles sont les capacités du réseau ? Quelles zones sont les moins bien desservies ? Est-ce que le problème vient principalement de la production, de la distribution, du financement, de la maintenance ou de la gouvernance ? Quelles infrastructures existent déjà ? Quelles sont les ressources disponibles ? Quels sont les coûts, les contraintes et les délais ?
Je chercherais ensuite à comparer plusieurs solutions.
Est-ce qu’il faut construire de nouvelles centrales ? Réhabiliter des infrastructures existantes ? Développer l’hydroélectricité, le solaire ou d’autres sources ? Renforcer le réseau de distribution ? Réduire les pertes ? Améliorer la gestion et la maintenance ?
Et seulement après avoir étudié ces possibilités, je commencerais à construire un plan.
Je ne prétends pas que ce plan serait forcément bon. Il pourrait être incomplet, trop coûteux ou techniquement inadapté. Il faudrait le faire examiner par des spécialistes, confronter les hypothèses aux données et corriger les erreurs.
Mais au moins, on serait entré dans une démarche de résolution.
On serait passé de « nous voulons de l’électricité » à « voici les obstacles à surmonter, les options envisageables, les ressources nécessaires et les étapes à suivre ».
C’est cette transition que je trouve essentielle.
Et oui, je me suis déjà dit qu’il y avait des rivières à Madagascar, qu’il existait un potentiel hydroélectrique, qu’on pourrait étudier la construction de nouvelles infrastructures de production, voire envisager d’autres technologies selon les besoins.
J’ai même pensé à la possibilité de centrales nucléaires.
Mais avoir une idée ne signifie pas que cette idée est immédiatement réalisable. Il faudrait vérifier la faisabilité technique, les coûts, les compétences disponibles, les délais, les contraintes environnementales et les exigences de sécurité. Le potentiel d’une rivière ne suffit pas, à lui seul, à justifier la construction d’un barrage.
Je le sais.
Et c’est justement pour ça qu’il faut analyser avant de construire.
Mais quand je me pose la question de savoir si j’ai personnellement les moyens de financer et de réaliser ces projets, la réponse est non.
Je n’ai ni les ressources financières, ni les compétences techniques spécialisées, ni l’autorité nécessaire pour les mener à bien.
Est-ce que cela signifie que je ne peux rien faire ?
Pas nécessairement.
Je peux chercher des données. Je peux comprendre les problèmes. Je peux comparer des solutions. Je peux identifier les acteurs compétents. Je peux contribuer à une réflexion collective, soutenir un projet sérieux ou aider à faire émerger une proposition.
Et surtout, je peux reconnaître que mon rôle n’est pas nécessairement de construire moi-même une centrale électrique.
Mon rôle peut être plus limité.
Mais il doit être défini en fonction de ce que je peux réellement apporter.
C’est ça, pour moi, prendre sa part de responsabilité.
Je ne suis pas obligé de tout faire. Je ne suis pas obligé d’avoir toutes les réponses. Je ne suis pas obligé de résoudre seul un problème qui concerne tout un pays.
Mais je peux arrêter de considérer que ma seule responsabilité consiste à constater que les autres ne font pas leur travail.
Et c’est là que je ne comprends plus certaines mobilisations.
Les gens réclament de meilleures conditions de vie.
D’accord.
Mais de meilleures conditions de vie, ce n’est pas une solution.
C’est un objectif.
La différence est importante.
Dire « nous voulons de l’eau », c’est exprimer un besoin.
Dire « nous voulons un accès fiable à l’eau potable dans nos quartiers », c’est définir un objectif plus précis.
Mais pour transformer cet objectif en résultat, il faut encore identifier les problèmes, déterminer les solutions possibles, trouver les ressources, répartir les responsabilités et mettre en œuvre les actions nécessaires.
Il faut savoir ce qui empêche actuellement l’accès à l’eau. Est-ce un problème de production, de captage, de traitement, de stockage, de distribution, de financement, de maintenance ou de gouvernance ?
Il faut ensuite déterminer quelles interventions seraient les plus efficaces, combien elles coûteraient, qui pourrait les réaliser et comment leur fonctionnement serait garanti dans la durée.
Et si la corruption détourne une partie des ressources, il faut également réfléchir aux moyens de détecter les détournements, de contrôler les dépenses et de sanctionner les abus.
Tu vois la différence ?
« On veut de l’eau » ne nous dit pas encore comment fournir de l’eau.
« On veut que la corruption s’arrête » ne nous dit pas encore comment empêcher les détournements.
« On veut de meilleures écoles » ne nous dit pas encore comment améliorer les bâtiments, former les enseignants, financer le matériel ou réorganiser les programmes.
Ces revendications sont légitimes. Elles indiquent ce que les gens veulent obtenir.
Mais elles ne sont pas encore des plans d’action.
Et ce que je reproche à certaines mobilisations, c’est de s’arrêter à cette étape tout en attendant de l’État qu’il fasse le reste.
L’État est responsable, alors l’État doit agir.
Mais agir comment ?
Avec quel budget ? Dans quel ordre ? Selon quelles priorités ? Avec quels acteurs ? Dans quels délais ? En arbitrant entre quelles contraintes ? Et avec quels mécanismes de contrôle pour vérifier que l’argent est réellement utilisé comme prévu ?
Même un État qui voudrait sincèrement résoudre un problème ne peut pas claquer des doigts et produire instantanément de meilleures conditions de vie.
Il doit comprendre la situation, concevoir des réponses, mobiliser des ressources, prendre des décisions et faire exécuter les projets.
Et si les citoyens veulent réellement que leurs conditions s’améliorent, ils ont tout intérêt à s’intéresser aussi à ce travail.
Pas nécessairement pour remplacer l’État.
Mais pour être capables de juger ses propositions, de contester ses décisions de manière pertinente, de proposer des alternatives crédibles et de vérifier que les engagements sont tenus.
Parce que sinon, on laisse entièrement à ceux qu’on accuse le pouvoir de déterminer comment le problème sera résolu.
Et on espère que leur solution correspondra à nos attentes.
C’est là que je trouve la situation paradoxale.
On accuse l’État de mal gérer les problèmes, mais on lui confie ensuite l’intégralité de la réflexion sur la manière de les résoudre.
On lui demande de meilleures conditions, mais on ne définit pas toujours ce que cela implique concrètement.
On réclame des résultats, mais on ne construit pas nécessairement les moyens de les obtenir.
Et finalement, on attend.
On attend que l’État comprenne le problème, trouve la solution, la finance, l’applique et obtienne le résultat souhaité.
Alors qu’une partie de ce travail pourrait commencer ailleurs, y compris chez les citoyens eux-mêmes.
Je ne dis pas que les citoyens doivent remplacer l’État.
Je tiens à cette nuance, parce que je sais très bien ce qu’on pourrait me répondre.
« Mais c’est le rôle de l’État ! Pourquoi les citoyens devraient-ils faire son travail ? »
Et je comprends cet argument.
L’État dispose de responsabilités, de ressources, de compétences administratives et de pouvoirs que les citoyens ordinaires n’ont pas. Certaines infrastructures exigent des investissements colossaux, une coordination nationale et des capacités techniques qu’un groupe de particuliers ne peut pas réunir à lui seul.
Il serait absurde de demander à des lycéens de financer et de construire eux-mêmes toutes les infrastructures dont ils ont besoin.
Il serait tout aussi absurde d’attendre de chaque Malgache qu’il construise sa propre centrale électrique pour compenser les défaillances des services publics.
Ce n’est pas mon propos.
Mon propos, c’est qu’il existe une différence entre exiger que l’État remplisse ses responsabilités et attendre passivement qu’il trouve toutes les solutions.
Les citoyens peuvent participer à la réflexion, réunir des données, proposer des projets, créer des associations, expérimenter des initiatives locales, organiser des actions collectives et exercer un contrôle sur les décisions publiques.
Ils peuvent aussi soutenir des personnes capables de concevoir des solutions crédibles, au lieu de soutenir uniquement celles qui savent exprimer leur colère.
Et lorsque le problème dépasse leurs moyens, ils peuvent construire une proposition suffisamment sérieuse pour la présenter aux acteurs qui disposent des ressources nécessaires.
Une association de quartier ne va peut-être pas résoudre seule le problème national de l’accès à l’eau.
Mais elle peut documenter les difficultés rencontrées localement, identifier les besoins prioritaires, organiser des actions adaptées à ses moyens et fournir des informations utiles aux autorités.
Un groupe de citoyens ne va peut-être pas construire seul une centrale électrique.
Mais il peut contribuer à un débat plus précis sur les besoins énergétiques, les investissements possibles et les résultats attendus des politiques publiques.
La participation citoyenne ne remplace pas l’État.
Elle peut contribuer à le rendre plus efficace, plus transparent et plus responsable.
Et surtout, elle permet de passer d’une relation où l’on réclame des résultats à une relation où l’on est aussi capable d’évaluer les moyens employés pour les obtenir.
C’est cette démarche que je défends.
Pourquoi les gens s’arrêtent-ils si souvent à la plainte ?
Je pense qu’il y a plusieurs raisons.
Déjà, parce que se plaindre est beaucoup plus accessible que résoudre un problème.
Pour dénoncer une école qui manque de matériel, il suffit d’observer ce qui manque, de l’exprimer et de partager son expérience.
Pour résoudre le problème, il faut déterminer ce qui est nécessaire, trouver les financements, identifier les fournisseurs, organiser les achats, gérer la logistique et s’assurer que le matériel arrive au bon endroit.
Ce n’est pas le même niveau de difficulté.
Ensuite, parce que la plainte répond à un besoin immédiat.
Quand tu souffres d’une situation, tu as besoin d’exprimer ta colère. Tu veux que les autres comprennent ce que tu traverses. Tu veux savoir que tu n’es pas seul. Tu veux que quelqu’un reconnaisse que ce que tu vis n’est pas normal.
Et c’est humain.
Se réunir autour d’un problème peut aussi créer de la solidarité. Les personnes découvrent qu’elles partagent les mêmes difficultés et qu’elles peuvent être plus fortes ensemble.
Tout ça a une valeur.
Mais le fait qu’une action réponde à un besoin émotionnel ou social ne signifie pas qu’elle répond au problème matériel qui l’a provoquée.
Une manifestation peut permettre aux gens de se sentir entendus sans que leurs conditions de vie s’améliorent immédiatement.
Une publication peut sensibiliser des milliers de personnes sans qu’aucune solution concrète ne soit mise en œuvre.
Une mobilisation peut réunir une foule immense sans disposer d’un plan réaliste pour atteindre son objectif final.
Et parfois, cette sensation d’avoir fait quelque chose peut donner l’impression que le travail est déjà bien avancé.
Alors qu’en réalité, on a surtout réussi à rendre le problème visible.
Encore une fois, ce n’est pas inutile.
Mais il faut savoir ce qu’on a accompli, et ce qu’il reste à faire.
Je pense aussi que résoudre un problème est souvent moins gratifiant, à court terme, que le dénoncer.
La colère peut rassembler rapidement. Une revendication peut être formulée en quelques mots. Un responsable peut être désigné comme coupable.
Mais une solution demande du temps, de la patience et des compromis.
Il faut accepter de se tromper, de revenir sur ses hypothèses, d’étudier des options qu’on n’aime pas et de reconnaître que certaines solutions séduisantes ne fonctionneront pas.
Il faut parfois accepter que le résultat soit progressif, imparfait et beaucoup moins spectaculaire que la victoire qu’on imaginait.
C’est moins simple à communiquer.
C’est moins excitant.
Et c’est beaucoup plus difficile à maintenir dans la durée.
Mais c’est précisément pour ça que je considère que la résolution est la partie la plus importante du travail.
Moi, je suis team agir plus que parler.
Je préfère être clair : je ne dis pas que l’autre camp est mauvais.
Je ne dis pas que les gens qui manifestent sont des incapables. Je ne dis pas que ceux qui se plaignent sont responsables de leurs propres problèmes. Et je ne prétends pas que j’aurais forcément fait mieux à leur place.
Je dis simplement que je préfère consacrer mon énergie à l’action plutôt qu’à la plainte lorsque j’ai la possibilité de faire quelque chose.
Si un système est mauvais, je veux comprendre pourquoi.
Si un travail est bancal, je veux identifier ce qui ne fonctionne pas.
Si une formation est de mauvaise qualité, je veux savoir ce qui manque et ce qui pourrait améliorer l’expérience des étudiants.
Si un métier devient difficile d’accès, je veux comprendre les nouvelles contraintes et chercher les possibilités qui existent encore.
Et si une situation exige une action collective, je veux savoir comment organiser cette action pour qu’elle produise des résultats.
Je ne veux pas seulement entendre que quelque chose ne va pas.
Je veux savoir ce qui ne va pas, pourquoi ça ne va pas, ce qu’on peut faire et comment on va s’y prendre.
Parce que je considère que le travail ne s’arrête pas au diagnostic.
Au contraire, c’est là qu’il commence vraiment.
Et je sais que ce n’est pas toujours possible de passer immédiatement à l’action. Parfois, les ressources manquent. Parfois, les informations sont insuffisantes. Parfois, les responsables refusent de coopérer. Parfois, le problème est tellement complexe qu’il faut du temps avant de pouvoir proposer quelque chose de sérieux.
Mais dans ce cas, il faut aussi reconnaître ces limites et chercher comment les surmonter.
On peut commencer petit.
On peut réunir des personnes compétentes.
On peut chercher des informations.
On peut comparer les solutions.
On peut expérimenter à une échelle réduite.
On peut solliciter les personnes qui disposent des ressources nécessaires.
On peut construire une proposition, la tester, mesurer les résultats et l’améliorer.
Tout ça fait partie du travail.
Et si, après avoir étudié le problème, on découvre qu’on ne peut réellement rien faire à notre niveau, alors on peut chercher qui est en mesure d’agir et comment lui transmettre une proposition exploitable.
Mais au moins, on aura essayé de franchir l’étape suivante.
On ne se sera pas contenté de se lever.
On aura commencé le voyage.
Si quelqu’un se lève avec un plan, tu me verras avec lui.
C’est probablement la meilleure manière de résumer ma position.
Si un mec se lève, observe la situation, analyse les causes du problème, cherche les ressources disponibles, étudie les différentes possibilités et propose un plan cohérent pour améliorer les choses, tu me verras avec lui.
Même si je ne suis pas d’accord avec tous ses choix.
Même si son plan est imparfait.
Même si je pense qu’il existe de meilleures solutions.
Parce qu’au moins, il essaie de faire le pont entre le problème et le résultat souhaité.
Il ne se contente pas de dire qu’il faut aller en Espagne.
Il cherche comment s’y rendre.
Et c’est à partir de là qu’une discussion intéressante peut commencer.
On peut comparer les itinéraires, discuter du budget, évaluer les risques, proposer des améliorations et déterminer qui peut contribuer à chaque étape.
On peut même constater que le plan initial ne fonctionne pas et décider d’en construire un autre.
C’est normal.
Une solution n’a pas besoin d’être parfaite dès le départ. Elle doit être suffisamment sérieuse pour pouvoir être examinée, testée et améliorée.
En revanche, si un mec se lève uniquement pour dire que le bateau coule, accuse le capitaine et attend que le bateau cesse de couler, je préfère continuer ma vie.
Pas parce qu’il a tort de dénoncer le problème.
Mais parce que nous ne sommes plus au même stade de la réflexion.
Lui veut attirer l’attention sur le fait que le bateau coule.
Moi, je veux savoir comment empêcher le bateau de couler.
Et si nous avons déjà établi que le bateau coule, répéter le constat ne nous rapproche pas nécessairement de la solution.
À un moment, il faut passer à l’étape suivante.
Au final, ce que je demande, c’est de prendre le problème au sérieux jusqu’au bout.
Pour moi, prendre un problème au sérieux, ce n’est pas seulement reconnaître qu’il existe.
C’est accepter de s’intéresser à l’ensemble du processus nécessaire pour le résoudre.
C’est comprendre que les causes peuvent être complexes, que les ressources sont limitées, que les solutions ont des conséquences et que les résultats exigent du travail.
C’est aussi accepter que la personne responsable du problème ne soit pas nécessairement la seule capable de participer à sa résolution.
Tu peux demander des comptes à un responsable tout en cherchant toi-même comment améliorer la situation.
Tu peux dénoncer une injustice tout en construisant des alternatives.
Tu peux manifester pour obtenir un changement politique tout en préparant ce que tu souhaites voir mis en place après ce changement.
Tu peux réclamer de meilleures conditions tout en participant, à ton échelle, à la recherche de solutions concrètes.
Ces démarches ne s’annulent pas. Elles peuvent se renforcer.
Et je pense même qu’elles deviennent plus efficaces lorsqu’elles sont réunies.
Parce qu’une mobilisation qui sait précisément ce qu’elle veut obtenir, qui comprend les obstacles à surmonter et qui est capable de défendre des propositions concrètes dispose de davantage d’éléments pour évaluer les engagements des responsables.
Elle peut demander des résultats mesurables. Elle peut identifier les étapes nécessaires. Elle peut contester une décision en expliquant pourquoi une autre option serait préférable.
Elle ne dépend plus uniquement de la promesse qu’un responsable finira par trouver la bonne solution.
Elle peut participer au débat sur ce que cette solution devrait être.
Et ça change beaucoup de choses.
Je ne m’attends pas à ce que chaque citoyen devienne ingénieur, économiste, expert en politique publique ou spécialiste de tous les problèmes qu’il rencontre.
Ce serait irréaliste.
Mais je m’attends à ce qu’on fasse la distinction entre réclamer un résultat et travailler à l’obtenir.
Et je respecte davantage une personne qui reconnaît qu’elle ne sait pas encore comment résoudre un problème, mais qui cherche à le comprendre, qu’une personne qui affirme savoir exactement ce qu’il faut faire sans jamais se confronter aux contraintes réelles.
Parce que l’honnêteté intellectuelle fait aussi partie de la résolution.
On peut ne pas avoir la solution aujourd’hui.
Mais on peut chercher à la construire demain.
On peut manquer de moyens.
Mais on peut chercher comment les réunir.
On peut être impuissant individuellement.
Mais on peut chercher comment agir collectivement.
Et on peut même échouer après avoir tout essayé.
Mais au moins, on aura fait la différence entre espérer que le problème disparaisse et entreprendre quelque chose pour qu’il disparaisse.
Se lever est nécessaire. Dénoncer est nécessaire. Réclamer est nécessaire. Mais tout ça n’a de sens que si l’on comprend que ce ne sont que des étapes vers le résultat que l’on cherche à obtenir.
Je ne demande pas aux gens de se taire.
Je leur demande de ne pas s’arrêter de réfléchir une fois qu’ils ont commencé à parler.
Je ne demande pas aux gens de renoncer à leurs revendications.
Je leur demande de se demander comment les transformer en résultats.
Je ne demande pas aux citoyens de remplacer l’État.
Je leur demande de ne pas abandonner entièrement leur capacité de réflexion à l’État qu’ils critiquent.
Et je ne demande pas aux gens de tout résoudre eux-mêmes.
Je leur demande de chercher ce qu’ils peuvent apporter, même si leur contribution ne représente qu’une petite partie du travail.
Parce qu’au fond, je reviens toujours à la même chose.

Quand tu veux aller quelque part, te lever est le premier pas.
Mais si tu veux réellement arriver à destination, il faut continuer à marcher.
Et moi, perso, je préfère marcher avec quelqu’un qui cherche le chemin que rester debout avec quelqu’un qui répète qu’il veut arriver.
Pas parce que sa destination est mauvaise.
Pas parce qu’il a tort de vouloir mieux.
Mais parce qu’on ne se rapproche pas d’une destination simplement en répétant qu’on veut y aller.
Le problème identifié est le point de départ. La solution construite est le chemin. Et le résultat obtenu, c’est la destination.
Moi, c’est ce chemin qui m’intéresse.